Rimbaud et ses visions

Arthur Rimbaud a-t-il eu la mémoire de ses vies passées, ou tout au moins des visions, des réminiscences plus ou moins conscientes?

Voici une relecture de Une Saison en Enfer, seule oeuvre qu'il ait éditée de son vivant.

Mes propres souvenirs de lui, souvenirs aussi lumineux et saisissants que l'éclair qui traverse le ciel, m'ont permis de comprendre certaines paroles obcures de ce texte si déroutant.

Souvenir de François Ier

          « Vite, est-il d’autres vies ? »                       

                                              

          « Si j’avais des antécédents à un point quelconque de l’Histoire de France »       

                                                                         Arthur Rimbaud   Une Saison en enfer

 

                                                      CHAMBORD

         Les brumes au matin s’épanchent hors des étangs ; la lumière se fait parcellaire au bord des hautes futaies, il semblerait qu’elle émane du sol même et se dégage en ce réveil humide vers les sphères élevées.

            En grand arroi, le roi et sa suite foulent dans un craquement délicieux les feuilles sèches que l’hiver dernier n’a pas pu se résoudre à dissoudre, tant la saison fut sèche et de givre auréolée. Les cors puissants, sonores, vibrants, émeuvent la troupe entière et agacent la meute déjà aux abois.

         Il flotte dans l’air un parfum de désir, un frémissement qui unit hommes, animaux et éclosions printanières. Les velours précieux, les soies chatoyantes ajoutent à  la grâce des mouvements. Les dames montées sur leurs haquenées empanachées laissent voir leurs dents, parfois, entre les frais feuillages.

         Soudain cet équipage se lance au galop dans le profond du bois en quête d’une bête, à la poursuite de sensations ardentes.

         Or, là-bas, au bout de la clairière s’élève, fragile et féerique, le rêve de blancheur du Prince, ses tourelles irréelles, ses clochetons suspendus.

 

         Quelle joie preniez-vous aux convulsions d’une mort violente, au regard expirant de la beauté terrassée ?

Souvenir de Charlemagne

      « Pas une famille d’Europe que je ne connaisse »

       « J’ai de mes ancêtres gaulois l’œil bleu blanc… »

                                    Rimbaud, Une Saison en enfer

 

                CHRIST ET ROI

 

L’empereur porte ses regards sur cet espace à définir. Sûr de sa mission, fort de sa prééminence, il domine sans orgueil, quasi avec nonchalance. Il a reçu ce temps, il sait saisir sa chance. Des plaines de Lombardie aux dures marches d’Espagne, de la brumeuse Saxe au pays des Avars, son sceptre s’étend au rythme de ses chevauchées. Il a nom Charlemagne.

Fureur guerrière et gloire auréolée d’or, l’épée encore, comme aux siècles barbares, l’épée paradoxale se profile dans l’ombre de la croix.

Christ pourtant nous offrait l’amour en partage, pleurant au Mont des Oliviers sur nos ténèbres humaines et recevant en priant la lumière supérieure qui irradiait chacun de ses regards. O ses regards, quelle transparence, quel foudroiement, quel amour : « O, l’oméga, rayon violet de Ses Yeux » !

Ses bras en croix, sa verticalité dans l’heure sombre, signe de la transcendance du divin, de notre devenir.

Que font les hommes, rois, empereurs, manants, baladins, sinon se déplacer pesamment ou mus par une légère allégresse sur la surface à peine convexe du terrestre domaine ?

Souvenir de Louis VIII et de Blanche de Castille

                                    « J’ai bu une fameuse gorgée de poison »

                                                         Rimbaud, Une saison en enfer

                                                       LA ROUTE D’AUVERGNE

 

Le roi Louis a fait lever le siège devant Avignon ; l’automne déjà s’avance en tourbillons venteux. Nous passerons l’hiver en ces montagnes reculées. Mais quelle est cette faiblesse dans son corps si vaillant, si vigoureux ? Un ralentissement, un trouble qui altère les artères, de la moisissure dans le sang, un goût âcre dans la gorge.

La reine a fait parer son équipage, elle prend la route au devant de son époux trop longtemps absent. La joie fait place à une vague inquiétude, son cœur est la proie de contractures glacées. Un noir pressentiment l’envahit. En grande hâte, par les chemins défoncés et hostiles, elle chevauche vers lui.

Le roi sent que la force l’abandonne : il ordonne qu’on le porte au plus vite au sommet de cet éperon rocheux, dans cette forteresse battue des vents. Il songe à son royaume, à son trop jeune enfant. Il revoit le visage de celle qu’il aime tant…il voudrait encore pouvoir retenir sa vie.

Elle, inquiète et douloureuse, s’empresse d’avancer. Le vent qui descend des montagnes semble vouloir la retarder. Elle redoute et espère : ne pas arriver trop tard, encore revoir ses yeux. O Seigneur, accordez- moi ce vœu ! Son visage est d’effroi, elle ne sent ni la pluie, ni le vent, ni le froid.

Dans un dernier soupir, le roi Louis expire ; il rend son âme à Dieu, là-haut sur ce sommet qui conserve à jamais le cri muet qu’il lança. La reine à  cet instant crut qu’on la transperça.

Louis VIII et Blanche de Castille

Souvenir de Joachim Murat

     « Je me voyais devant une foule exaspérée,

  en face du peloton d’exécution, pleurant du malheur

  qu’ils n’aient pu comprendre, et pardonnant ».

   « Ce serait la vie française, le sentier de l’honneur »

                     Arthur Rimbaud. Une saison en enfer

 

                           1815

 

 

Eh bien, quelle équipée ! C’est la chevauchée fantastique !

Vive l’Italie pour conquérir nos beaux galons, les Pyramides avec leurs tourbillons, cette exaltation dans la chaleur des sables, et puis Madrid, et puis Milan, pas trop le temps de séjourner dans les palais. Nous graverons en lettres d’or nos noms glorieux sur les frontons.

 

         Le vent qui tourne, Moscou en flammes, un froid glacial, trop de visions, trop de cadavres, les cris, les sabres et cette étreinte avec la mort, vieille maîtresse enchanteresse qui gagne toujours de vitesse. L’esprit destructeur plane sur le globe, il étend son ombre jusqu’au fond des cœurs.

 

         Quelle route prendre ? Comment échapper à ces forces obscures ? Se jeter en aveugle contre ce mur que la Destinée railleuse a ménagé au tournant ?

 

         Tout va s’achever : encore quelques pas dans le fier soleil, puis le corps s’affale. Nulle chair, vous le savez bien, ne résiste aux balles.

 

         Fin du carrousel.